<
>

Introduction


Consulter l'étude en ligne

L’un des arguments récurrents dans le débat nucléaire consiste à avancer que « depuis 1945, le monde est passé à plusieurs reprises à deux doigts de la catastrophe ». Ce récit est fondé sur une lecture pessimiste des crises et incidents majeurs intervenus au cours de l’âge nucléaire, fondée généralement sur l’idée que nous n’aurions échappé à la guerre nucléaire que par « chance ».1 En France, un ancien ministre de la défense Paul Quilès disait récemment : « Faut-il rappeler que l'on est passé à plusieurs reprises au bord de la catastrophe nucléaire majeure ? (…) On peut dire que l'humanité doit son salut à la chance plutôt qu'à la responsabilité des politiques et des militaires ».2

Ce récit a toutefois toutes les chances non seulement de perdurer, mais également d’être de plus en plus utilisé dans le débat international sur le désarmement ; la « campagne » humanitaire ayant largement fait long feu, il pourrait ainsi être au cœur du débat des prochaines années (comme en témoignent par exemple la publicité donnée aux documentaires récents The Man Who Saved The World et Command and Control).3 Il est en effet repris tel quel, sans distance critique, par certains responsables gouvernementaux en Europe, aux États-Unis et au sein du Mouvement des non-alignés.

Il est proposé de réexaminer les principaux événements recensés dans la littérature pour discuter de la réalité du risque. Il ne s’agit pas de démontrer que « les armes nucléaires ne sont pas dangereuses », mais de questionner la portée de l’argumentation consistant à dire « le désarmement est urgent car, au vu des soixante-dix dernières années, nous pouvons connaître une catastrophe nucléaire à tout moment, seule la chance nous a permis d’éviter le pire » (ainsi que les arguments dérivés sur le « de-alerting »). Il s’agit ainsi de contribuer au débat – parfaitement légitime – sur le rapport coût-bénéfices de la dissuasion nucléaire.

Il existe théoriquement cinq types d’explosions d’armes nucléaires : (a) accident, (b) essai, (c) emploi délibéré mais non approuvé par l’autorité politique ou militaire légitime (emploi « non autorisé »), (d) emploi délibéré par une autorité légitime mais par erreur (« fausse alerte »), (e), emploi délibéré sur la foi d’informations avérées.

L’analyse qui suit concerne essentiellement les quatrième et cinquième cas.4 37 épisodes, crises à dimension nucléaire (25) ou incidents techniques (12), qui auraient pu conduire à l’un ou l’autre, ont été sélectionnés.5



1 Voir par exemple : David R. Morgan, « List of Threats to Use Nuclear Weapons », Victoria Peace Foundation, 1996 ; Joseph Gerson, Empire and the Bomb. Ann Arbor, How the US Uses Nuclear Weapons to Dominate the World, Pluto Press, 2007 ; Daniel Ellsberg, « Roots of the Upcoming Nuclear Crisis », in David Krieger (dir.), The Challenge of Abolishing Nuclear Weapons, New Brunswick, Transaction Publishers, 2009 ; Patricia Lewis et al., Too Close for Comfort. Cases of Near Nuclear Use and Options for Policy, Londres, Royal Institute for International Affairs, 2014 ; Union of Concerned Scientists, Close Calls with Nuclear Weapons, 2015 ; Gunnar Westberg, « Close Calls: We were closer to nuclear destruction than we knew », International Physicians for the Prevention of Nuclear War, 23 mai 2016 ; Alan F. Philips, 20 Mishaps That Might Have Started Accidental Nuclear War, The Nuclear Peace Age Foundation, non daté ; Union of Concerned Scientists, I Wish I Didn’t Know That, non daté.

2 Cité in Stéphane Jézéquel, « Dissuasion nucléaire : une torpille signée Paul Quilès », Le Télégramme de Brest, 16 juin 2016.

3 The Man Who Saved The World (2014) ; Command and Control (2016).

4 Sur les incidents avérés relatifs à la perte de contrôle d’une ou plusieurs armes nucléaires et le risque d’emploi non autorisé, voir Bruno Tertrais, « The Unexpected Risk: The Impact of Political Crises on the Security and Control of Nuclear Weapons », in Hendy D. Sokolski & Bruno Tertrais, Nuclear Weapon Security Crises: What Does History Teach?, Carlisle, Strategic Studies Institute, 2013.

5 Outre les sources primaires d’archives (discours, comptes rendus de réunions, transcriptions de conversations, plans…), les principales sources secondaires consultées ont été les suivantes : Michio Kaku & Daniel Axelrod, To Win a Nuclear War. The Pentagon’s Secret War Plans, Boston, South End Press, 1987 ; Richard K. Betts, Nuclear Blackmail and Nuclear Balance, Washington, The Brookings Institution, 1987 ; McGeorge Bundy, Danger and Survival. Choices About the Bomb in the First Fifty Years, New York, Vintage Books, 1988 ; William A. Schwartz & Charles Derber, The Nuclear Seduction. Why the Arms Race Doesn’t Matter – And What Does, Berkeley, University of California Press, 1990 ; Sean M. Lynn-Jones et al., Nuclear Diplomacy and Crisis Management, Cambridge, the MIT Press, 1990 ; Scott D. Sagan, The Limits of Safety. Organization, Accidents, and Nuclear Weapons, Princeton, Princeton University Press, 1993 ; Timothy J. Botti, Ace in the Hole. Why the US Did Not Use Nuclear Weapons in the Cold War, 1945 to 1965, Westport, Greenwood Press, 1996 ; William C. Yengts et al., « Nuclear Weapons That Went to War », Defense Special Weapons Agency, DNA-TR-96, octobre 1996 ; Peter Vincent Pry, War Scare. Russia and America on the Nuclear Brink, Westport, Praeger, 1999 ; Nina Tannenwald, The Nuclear Taboo. The United States and the Tradition of Non-Use of Nuclear Weapons, Cambridge, Cambridge University Press, 2007 ; T. V. Paul, The Tradition of Non-Use of Nuclear Weapons, Stanford, Stanford University Press, 2009 ; Thérèse Delpech, Nuclear Deterrence in the 21st Century. Lessons From the Cold War for a New Era of Strategic Piracy, Santa Monica, The RAND Corporation, 2012 ; Eric Schlosser, Command and Control. Nuclear Weapons, The Damascus Incident, and the Illusion of Safety, New York, Penguin Press, 2013 ; Patricia Lewis et al., « Too Close for Comfort. Cases of Near Nuclear Use and Options for Policy », Londres, Royal Institute for International Affairs, 2014 ; Union of Concerned Scientists, « Close Calls with Nuclear Weapons », 2015.